On l'appelle "l'Éco-vengeur, le Fantôme de Californie, la Hyène humaine". Son vrai nom ? Tyrone O'Shaughnessy Tierwater. Son passe-temps des années 90 à l'origine de ces surnoms ? En environnementaliste qui se respecte, protéger la terre, en particulier les forêts de la pollution humaine. Il faut dire que le constat de Ty sur la Californie de 2025 n'est guère reluisant. À 75 ans, celui qui s'occupe désormais d'animaux menacés (aux doux noms de fleurs) dans une ménagerie digne de celle de Noé constate les dégâts : cyclones, inondations, épidémies dévastent inexorablement la planète. Catastrophe supplémentaire, son ex-femme qui l'a entraîné dans tous les éco-sabotages de l'association "La Terre pour toujours" trente ans plus tôt réapparaît, le contraignant à des souvenirs douloureux. Revenant sur la disparition de sa jeune fille, Sierra, Ty est renvoyé au fondement de son militantisme de l'époque sur les traces de Thoreau et de Muir.
Sous les impulsions narquoises de Boyle, le récit fait alors alterner la débâcle vécue au présent par le narrateur avec feu ses déboires éco-terroristes. D'où il ressort que, malgré pléthore de mises en garde, personne n'a enrayé la fin du monde. Quand il ne pense pas aux peines d'emprisonnement purgées pour ses coups d'éclat ou à "la grande biomasse de l'humanité réduite à une sorte de bouillon de culture plein de morve et de reniflements", Ty rumine donc, dans une langue argotique et rude, une vie vouée à l'échec. "Le destin de la terre" a lessivé l'enfant du Baby Boom, le "jeune-vieux" increvable, de sa richesse personnelle comme de ses illusions.
Boyle serre son récit comme Ty tient les fauves en respect : une part non négligeable de son talent consiste à délivrer d'amères redéfinitions (l'optimisme n'est qu'un "léger déclin [du] pessimisme") et à faire attendre jusqu'à la p. 376 pour révéler le sort de Sierra en l'expédiant en 3 lignes. Telle est aussi la force des grands romans : traiter l'essentiel comme un moindre détail et élever maints faits anecdotiques à une hauteur que leur nature ne saurait justifier autrement que par l'intention de réjouir le lecteur. --Frédéric Grolleau